Chapitre XII
Les éclairs des flashes crépitaient autour du groupe formé par Bob Morane, Frank Reeves, le professeur Clairembart et Jérôme. Rentrés à Paris depuis quelques jours, les membres de l’expédition d’archéologie sous-marine, au moment de l’exhumation définitive de la dépouille de la princesse Nefraït, dans la maison de Clairembart, subissaient les assauts de la presse.
Sous le cercueil d’or au masque enrichi de pierres précieuses, deux autres cercueils, également d’or, s’étaient révélés. Lorsque Jérôme, de sa scie à métaux, attaqua le dernier, toute l’assistance sembla s’arrêter de respirer. Rapidement, la scie découpait le métal avec un bruit mou, et une fine sciure brillante tombait sur le sol en pluie dorée. Quand la scie, après avoir fait le tour du cercueil dans toute sa longueur, retomba dans sa trace, Clairembart se retourna vers les reporter assemblés et dit d’une voix grave :
— Messieurs, nous allons être les premiers hommes de notre temps à contempler la momie de la malheureuse princesse Nefraït.
Personne ne répondit. Tous les reporters, appartenant aux grands journaux du monde entier – français, anglais, américains, allemands, espagnols, italiens… – se sentaient saisis par une même curiosité qui les empêchait de parler. Ils se contentèrent de braquer leurs Rolleiflex ou leurs Speed-Graphic, prêts à photographier la momie quand celle-ci se révélerait à eux.
Clairembart se tourna vers ses compagnons et posa la main sur le cercueil.
— Allons-y, fit-il.
Sous les poussées conjuguées de Morane, de Reeves, de l’archéologue et de Jérôme, le couvercle du cercueil glissa de côté, puis bascula et, saluée par le crépitement des flashes, la momie apparut.
Son aspect était à la fois splendide et décevant. Le corps était complètement emmailloté par de fines bandelettes et, sur le visage, un masque d’or semblable à celui du premier sarcophage intérieur, était posé. Son expression apparaissait souriante et les yeux d’émail fin semblaient plonger leurs regards en quelque rêve éternel…
Usant de multiples précautions, le professeur Clairembart souleva le masque puis, à l’aide de fins ciseaux, il se mit à couper les bandelettes entourant la tête de la momie. Une à une, celles-ci tombèrent, et il fallut user d’un fin pinceau en poils de martre pour détacher les restes de tissus pourris. Le visage de la momie apparut alors, lisse et étrangement figé. Les lèvres étaient fripées et le nez s’était un peu affaissé, mais la forme générale demeurait pure et le front, doucement bombé et sur lequel la peau se tendait, comme vivante, se couronnait toujours d’une abondante chevelure noire, dans laquelle de petits bijoux d’or étaient agrafés.
— La Belle Africaine, murmura Reeves, la Belle Africaine…
Dans les traits de cette face arrachée soudain au passé, on retrouvait en effet, sans aucune erreur possible, ceux du tableau de Fosco Pondinas.
À nouveau, les lampes des reporters éclatèrent, fixant sur la plaque sensible cette image tirée du fond des eaux par des hommes acharnés à résoudre son mystère. À présent, ce mystère leur appartenait et Nefraït, la princesse fantôme, sortait de la légende pour entrer dans la grande galerie de l’Histoire.
Morane soupira. La momie allait terminer sa carrière derrière quelque vitrine du Musée d’Archéologie, et les visiteurs du dimanche viendraient l’admirer avec la curiosité malsaine des foules. Il regrettait presque d’être allé la tirer de sa prison sous-marine, de l’avoir soustraite à la paix totale des profondeurs. Au fond de lui-même, il regrettait surtout ces profondeurs, où l’aventure prenait un nouveau visage et où sans doute il avait connu les heures les plus exaltantes de son existence pourtant fertile en sensations de toutes sortes.
À présent, Clairembart incisait les bandelettes enveloppant le corps de la momie sous les bandelettes, la princesse était recouverte de l’« armure magique », consistant en une foule de petits objets symboliques, en hématite ou en or. Les doigts et les orteils étaient enfermés dans de longs étuis d’or également. Quant au corps lui-même, desséché, carbonisé par les onguents et l’oxydation des sucs résineux, il ressemblait, dans sa maigreur excessive, à quelque sarment de bois sombre, poli et torturé par le temps.
En lui-même, Morane se sentait déçu par ce spectacle comme si la réalité, trop brusquement étalée, le frustrait d’un rêve. Dans le fond, la princesse Nefraït se révélait n’être plus que quelques os et un peu de chair desséchée que, seuls, le masque d’or et les amulettes sauvaient de l’anonymat.
L’atmosphère de la pièce rappelait à présent à Bob ces nuits de combat où, survolant les territoires ennemis, il se voyait entouré par les éclatements de la D.C.A., dont les obus s’allumaient dans les ténèbres comme des fleurs rouges. Les reporters mitraillaient littéralement la momie et ceux qui l’avaient découverte. En même temps, ils interrogeaient ces derniers, les assaillant de mille questions auxquelles ils tentaient de répondre avec autant de précision possible.
Clairembart fut bientôt le centre unique de ces manifestations bruyantes. Souriant, le teint rose, la barbiche en bataille, il faisait face aux journalistes, leur tenant tête, éludant certaines questions, répondant aux autres avec une maîtrise de vieil habitué de l’interview.
Frank Reeves, qui se tenait un peu à l’écart, toucha le bras de Bob et l’entraîna dans un coin de la pièce.
— Allons nous promener, dit-il. Le Professeur s’en tirera bien tout seul et puis, d’ailleurs, sa gloire fait pâlir la nôtre. Un peu d’air nous fera du bien.
Morane acquiesça.
— Tu as raison, Frank, dit-il, il fait étouffant ici…
*
* *
Bob Morane et Frank Reeves se retrouvèrent dans la rue presque déserte. Le soir tombait et, comme on était parvenu au bord de l’été, il faisait tiède.
Pendant de longs moments, les deux hommes marchèrent côte à côte, sans échanger un seul mot. Finalement, Morane tourna la tête vers Frank et, au moment où ils passaient sous un lampadaire électrique, il surprit une expression étrange sur le visage de son ami.
— À quoi songes-tu, Frank ?
L’Américain sursauta. Il haussa les épaules.
— À tout et à rien, répondit-il. Nous venons de tourner une nouvelle page de notre existence. Ne trouves-tu pas que cette aventure fut beaucoup trop courte ?
Morane eut un geste d’impuissance.
— Est-ce notre faute si nous avons trouvé la galère avec une facilité relative, et si monsieur Scapalensi s’est révélé n’être qu’un pirate amateur ? Aurais-tu souhaité que l’un de nous se soit fait dévorer par le requin ou ait péri sous le couteau des plongeurs arabes ?
Ces derniers mots semblèrent toucher profondément Frank Reeves, comme si soudain une réalité s’imposait à lui.
— Le requin, dit-il, les plongeurs arabes… C’est vrai qu’une fois de plus je te dois la vie, Bob. Sans toi, je demeurais à jamais au fond de la mer.
— Bah ! j’ai simplement ouvert le robinet de ta réserve d’air, et cela ne demande même pas une parole de reconnaissance !…
— Le robinet de ma réserve d’air ? Et l’Arabe, d’entre les mains duquel tu m’as tiré ? Et ton combat avec le requin ? Et quand, au risque de périr avec moi, tu m’as ramené à la surface ?
— Bah ! fit Bob avec un geste d’insouciance, rien ne dit que l’Arabe t’aurait tué. Il avait perdu son couteau, ne l’oublie pas. Quant au requin, il voulait peut-être batifoler, tout simplement. Il n’est pas certain non plus que tu n’aurais pas réussi à regagner la surface par tes propres moyens… Tout ce que j’ai fait, je m’entête à le dire, c’est ouvrir le robinet de ta réserve d’air…
Reeves savait qu’il était inutile d’insister, que Morane, quand il s’agissait de son propre courage, savait faire preuve d’une modestie touchant à la mauvaise foi. Déjà, d’une voix un peu tendue, Bob continuait :
— D’ailleurs, toute cette histoire de galère engloutie et de momie perdue est terminée, et il est inutile d’y revenir.
Frank baissa la tête et dit, avec un profond accent de regret dans la voix :
— C’est vrai, Bob, il est inutile d’y revenir…
À nouveau, il y eut un long silence entre eux, puis Morane demanda encore :
— Que vas-tu faire à présent ?
L’Américain eut un geste vague, marquant une sorte d’impuissance devant l’avenir, une sorte de résignation même.
— Comment veux-tu que je le sache ? fit-il. Toi-même, sais-tu ce que tu feras demain ?
Bob ne répondit rien. Que lui-même ignorât ce qu’il allait faire, c’était là une chose toute naturelle. La suite de son existence était liée à trop d’impondérables pour qu’il pût la fixer de façon définitive. Mais que Frank Reeves, le richissime industriel, put parler de la sorte, cela le dépassait. Quand on possédait des usines, des autos et un compte en banque à faire pâlir d’envie Crésus lui-même, votre avenir était, en principe, tout tracé. Dans cet avenir, il devait y avoir des usines, des autos et des chèques à signer ou à encaisser. Mais, semblait-il, tous ces éléments étaient devenus étrangers à Frank Reeves. Pour commencer, pourquoi Frank ne regagnait-il pas les États-Unis, où ses affaires le rappelaient ? Pourquoi ne repartait-il pas ?
Depuis quelques instants, l’Américain se posait la même question, mais sans y trouver de réponse. Il ne savait pas pourquoi il prolongeait son séjour en Europe, pas plus qu’il ne savait pourquoi il avait voulu partir à tout prix à la recherche de la galère engloutie…